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Comment penser la crise, agir et refonder le sens

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Comment penser une crise aussi inédite, lorsque les référentiels habituels ne sont plus opérants, que les faits dépassent les prévisions les plus pessimistes, lorsque les modèles économiques et sociaux sont devenus en grande partie obsolètes, et que les modalités de gouvernance politique sont questionnées en termes de légitimité ? Cette interrogation est aujourd’hui commune à tous les responsables, dirigeants politiques, économistes, sociologues, financiers, dirigeants d’entreprise et à tous ceux qui essayent de comprendre ces changements de paradigme. Simultanément à ce besoin de nouvelles clés de lecture et de modèles, se pose la question de l’action individuelle et collective : que pouvons-nous faire pour favoriser l’émergence de nouveaux modes de vie et de liens sociaux, de modalités d’action publique avec une légitimité refondée ? Et quelles conséquences plus intimes tirer de la crise sur notre rapport à la vie et à nos valeurs ?

Ces questions sont intimement liées et nous ne saurions en faire l’économie car la pandémie n’est pas un simple arrêt sur image provisoire, elle constitue une rupture et un profond tournant à tous points de vue. Une nouvelle épistémè semble devoir se dessiner : difficile d’en saisir les contours, l’exercice est cependant nécessaire pour deviner les traits émergents d’une nouvelle réalité, de formes d’organisation, de légitimité politique et d’un corpus de valeurs auxquels nous puissions nous identifier.

La réflexion sereine est d’autant plus difficile actuellement que nous assistons à un florilège de réponses allant des théoriciens du complot, aux partisans du repli national, à ceux qui dénient la profondeur de la crise, aux hérauts du tout social, aux adeptes de la seule loi du marché, aux chantres de la révolution verte, aux thuriféraires de l’économie dématérialisée, aux collapsologistes, etc. La crise exacerbe les positions des uns et des autres et le déferlement médiatique accentue cette cacophonie et sature l’espace mental.

Mais cette situation, par sa radicalité et sa soudaineté présente aussi des aspects stimulants intellectuellement. Elle oblige à un effort d’humilité collective, d’aveu d’impuissance momentané et de nécessité pour nos gouvernants comme pour chacun d’entre nous d’avancer en tâtonnant, en procédant par ajustements successifs pour faire émerger de nouveaux « concepts-compromis-solutions » parfois éphémères. La tension n’a jamais semblé aussi forte entre un besoin de disposer de nouvelles grilles de lecture à moyen et long terme quasi impossibles à établir dans un contexte aussi évolutif et les impératifs d’actions individuelles et collectives à court terme.

Ce qui est fascinant c’est que cette tension ne conduit pas à une paralysie comme on aurait pu le redouter. L’urgence favorise la libération de la créativité individuelle et collective, l’expérimentation et l’apprentissage de formes nouvelles de production, de travail, et de solidarités. Ce qui était impensable et impossible jusqu’à lors se dénoue soudain, que ce soit au niveau des instances européennes, gouvernementales ou dans notre environnement professionnel et personnel. Et ce bouillonnement est pluriel : à la fois local et mondial, créatif et souvent improvisé, il s’appuie largement sur des outils de communication virtuels mais se manifeste aussi par des pratiques de solidarité locales concrètes et efficaces. Les actions menées sont parfois concurrentes et contradictoires mais toutes sont animées par une forte énergie réalisatrice. Le mouvement est tel qu’il pourrait agir comme un catalyseur de la métamorphose de notre société. On ne sait pas encore quel en sera le résultat ni comment cela se stabilisera (si tant est que cela doive se stabiliser). La crise nous fait quitter les rives des certitudes établies mais elle nous apprend en même temps, à tous les niveaux, à apprivoiser de nouvelles manières d’être et d’agir laissant une large part à l’improvisation créatif, à l’acceptation de l’erreur et à l’auto-ajustement rapide.

Cette primauté à l’initiative n’exclut pas pour autant la réflexion structurée. Pour ce qui est de la conduite des entreprises, par exemple, les dirigeants gagneraient à bâtir un ou deux scénarios pour traverser la crise et pouvoir rebondir. Ces scénarios seraient basés sur un corps d’hypothèses tenant compte de leurs caractéristiques, contexte, atouts et ambition, etc. Cette vision des aléas et du futur est importante car en découlent des décisions très concrètes de prévention, de logique d’approvisionnement, de modification éventuelle de son business modèle, etc. Il ne s’agit pas ici de simples spéculations intellectuelles mais d’une projection stratégique pour limiter les risques, assurer la continuité de son activité et tirer le meilleur parti d’une situation incertaine.

Ce qui est vrai pour la conduite des entreprises, l’est aussi plus globalement sur le plan des idées. La crise pourrait favoriser une prise de conscience de la fragilité de nos modèles de développement reposant sur une mondialisation sans régulation et une destruction de nos écosystèmes. Elle pourrait mettre en lumière la nécessité de nouveaux modes de gouvernance et de régulation à l’échelle planétaire, encourager le recours à des modes de financement privilégiant la durabilité. Elle pourrait favoriser la révision de nos modes de production et de consommation, y compris touristiques et culturels, développer la prévention et le traitement d’autres pandémies ou catastrophes à venir et mettre en commun des mécanismes de coopération et des moyens d’action. Nous en sommes encore loin et le chemin à parcourir est considérable. Le réflexe premier de chaque pays a d’ailleurs été le repli sur soi et non la coopération mais l’ampleur de la crise force à une prise de conscience collective et le caractère mondial de la pandémie pourrait faciliter l’émergence d’une opinion publique mondiale qui influera sur les choix futurs. Gageons que cette évolution sera inéluctable : en emmenant sur son passage et en remettant en cause les certitudes, les organisations, les modèles, le tsunami de la crise ouvre le champ des possibles.

Ce mouvement sera bien entendu très hétérogène – on voit la difficulté de l’Europe à trouver une réponse commune sur les coronabonds – et présente certains dangers car elle ouvre aussi la porte aux dérives en tous genres, aux pulsions narcissiques comme aux rêves de puissance, aux aspirants des solutions simplistes comme aux contempteurs d’utopie. On ne peut exclure que dans les métamorphoses sociétales en cours, des phases de régressions sociales et politiques aux conséquences désastreuses puissent se développer[1] mais gageons qu’elles ne réussiront pas à s’imposer longtemps car leur ciment ne tiendra pas face à la myriade d’initiatives individuelles et collectives.

Penser le futur conduit ainsi à une philosophie de l’action consistant à le co-inventer, à miser sur l’expérimentation, la facilitation des initiatives, l’intelligence et l’innovation sous toutes ses formes, l’auto-organisation apprenante mais aussi sur des décisions gouvernementales et européennes de sensées et coordonnées !

Que faire à titre individuel dans l’immédiat ?

L’engagement personnel paraît important durant la crise sanitaire qui risque de durer un certain temps : important en termes de soutien, d’attention aux autres et de solidarité, de solutions apportées à des problèmes maitrisables à son niveau. Cette part est souvent modeste à l’échelle individuelle mais importante en termes de contribution et d’exemplarité pour notre entourage, notre tissu associatif, notre entreprise, etc. Elle est le signe de la vitalité et de l’énergie collective de notre société et permet à chacun d’exprimer ce qu’il porte de meilleur en lui. L’élan de générosité que nous observons est d’ailleurs sans précédent, et nul doute qu’il marquera longtemps nos esprits et notre conscience collective, peut-être autant que la crise sanitaire elle-même.

Notre attitude personnelle est aussi décisive dans les années à venir si nous partons du principe que les conséquences économiques et sociétales nous occuperont longtemps. En effet, il n’y a pas de solution toute faite, pas de modèle à suivre à une crise de cette ampleur et la conjonction de nos contributions individuelles fera émerger notre futur en termes de cohésion sociale, d’invention de nouvelles manières de vivre ensemble, de consommer, etc. Le maître mot semble donc être celui de l’émergence. Celle-ci ne suit pas des règles pré-écrites mais certains facteurs peuvent la favoriser : un climat bienveillant propice à la coopération, une autonomie donnée aux acteurs, une valorisation des réussites et une acceptation de temps de maturation différentiés, une mesure du chemin parcouru, etc. L’énergie de commande semble plus utile à susciter le mouvement, à faciliter l’initiative qu’à vouloir tout ordonner, contrôler et valider.

Redéfinir notre rapport à la vie, au sacré, au sens.

La mort avait disparu de notre expérience immédiate d’occidentaux : les guerres étaient devenues lointaines et télévisuelles, les individus ne mouraient plus à la maison mais en milieu hospitalier, l’expérience de la mort n’était plus directement palpable. Elle était devenue d’une certaine manière virtuelle, aseptisée et les progrès de la médecine laissaient espérer une longévité sans cesse accrue. La pandémie nous rappelle brutalement à une prise de conscience personnelle et immédiate de la précarité de la vie – et surtout de notre propre vie – et à nous réinterroger sur nos priorités et sur le sens.

Ce rapport à une mort redevenue soudain psychiquement plus présente, a provoqué dans un premier temps une forme d’instinct de survie archaïque consistant à assurer nos besoins alimentaires et de sécurité immédiats, à un repli sur notre cellule familiale et sur nos proches. Ce réflexe ne bénéficie cependant pas des mêmes soutiens spirituels qu’offraient les sociétés traditionnelles. En effet, dans celles-ci, l’exercice du sacré était incarné par un médiateur chargé du bien-être de sa communauté et de la communication avec les esprits, un médiateur légitime et reconnu (selon les cultures, un chamane, un prêtre, un souverain) qui prenait en charge le problème collectif du groupe. Nos sociétés désacralisées n’offrent pas les mêmes possibilités. Nous observons néanmoins que suite à la pandémie, diverses initiatives spirituelles se sont développées : prières et méditations collectives animées sur internet pouvant regrouper des millions de personnes dans le monde, innombrables émissions de yoga, de méditation en ligne, etc. Ces manifestations expriment le besoin de recherche de spiritualité qui était certes déjà présent auparavant, mais que la pandémie a renforcé. Plus largement, ce besoin de redéfinir le sens de la vie face à un risque perçu de manière plus tangible, concerne tout le monde, croyants ou agnostiques et athées.

Un besoin de refonder la légitimité de l’action publique

Ce besoin de sens concerne aussi l’action publique, en effet comment refonder de nouvelles formes de légitimité, quelles formes de compromis trouver et comment arbitrer entre des principes de précaution maximale et la faisabilité économique et sociale ? Nous vivons en France déjà à crédit et largement au-dessus de nos moyens, avec un endettement à hauteur de 100 % du PIB. Nous souhaitons cependant bénéficier des meilleurs soins, des meilleurs systèmes éducatifs, de la sécurité, des meilleures retraites, etc. Nous voulons tout, tout de suite, et de préférence en ne faisant pas de renoncement ni de sacrifice personnel. La crise sanitaire et ses conséquences économiques nous obligeront à des révisions déchirantes et à une refondation du contrat social sur de nouvelles bases et avec des priorités à redéfinir. Y sommes-nous prêts ? Quels sacrifices intragénérationnels et intergénérationnels voudrons-nous consentir ? Quel modèle de développement accepter ? On entrevoit la hauteur de la difficulté et ce d’autant plus si on veut que ce débat se tienne dans le cadre nos institutions démocratiques. L’équation semble aujourd’hui impossible dans le référentiel auquel nous sommes habitués. Mais l’ampleur de la crise sanitaire et économique nous obligera à prendre en compte la réalité et devrait là aussi faciliter les prises de conscience et les évolutions.

L’ère qui s’ouvre à nous semble marquée par un changement complet de logiciel d’exploitation. Il nous appartiendra de le debugger ensemble. L’expérience collective de la crise pourrait nous rendre plus forts et nous permettre de mieux appréhender la suivante ! …


[1] L’exemple d’Orban en Hongrie se faisant donner les pleins pouvoirs, celui de Poutine, de Bolsonaro, de Trump et de bien d’autres illustrent ces risques. De même, le recours aux applications de localisation téléphoniques et de surveillance des personnes infectées n’est pas sans poser de multiples questions au regard des libertés individuelles.

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