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Essai de mise en perspective de la guerre russo-ukrainienne

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Après la crise pandémique dont nous ne sommes pas encore vraiment sortis, nous voici confrontés à la guerre en Europe, une guerre qui déstabilise l’économie et les marchés, remet en question nos grilles d’analyse et de perception, et va conduire à un nouvel ordre mondial impactant nos modes de vie dans les années à venir. L’atterrissage est brutal pour nous autres Européens qui avaient oublié que la paix est mieux garantie par l’établissement d’un rapport de force que par la seule vertu du commerce ou des navettes diplomatiques.

Il est encore trop tôt pour entrevoir toutes les conséquences des événements en cours mais leur caractère disruptif, violent et prégnant oblige à mettre les choses en perspective et à prendre du recul face au déferlement médiatique et émotionnel qui sature notre espace mental[1]. Après un bref rappel historique du contexte préexistant à cette guerre, une première observation des impacts à court terme de la crise paraît utile, quitte à la réévaluer au fur et à mesure pour mieux entrevoir les lignes de force du nouvel ordre mondial qui est en train de se former.

Cet exercice de mise en perspective oblige à interroger nos biais cognitifs et nos zones de confort. Il relève à cet égard peut-être d’un entrainement utile puisque les crises risquent semblent se succéder sans relâche…

Le contexte préalable

A l’exception de la guerre dans les pays de l’ex-Yougoslavie dans les années 1990, l’Europe a connu 77 années de paix qui ont permis un développement économique et social dont tous les pays européens ont profité. La chute du mur de Berlin en novembre 1989 suivie de l’effondrement des démocraties populaires en 1989-1990 ainsi que l’indépendance des trois pays Baltes en 1990 et, finalement, l’implosion de l’URSS le 25 décembre 1991 ont redessiné les contours de l’Europe que nous connaissons aujourd’hui. Ces révolutions successives ont rendu possible une inversion de la carte du continent : l’Europe, jusque-là divisée en son cœur par le rideau de fer s’est réunifiée, tandis que l’URSS, jusqu’alors soudée aux démocraties populaires par le Pacte de Varsovie, éclatait en une vingtaine de pays indépendants.

Côté européen, la fin de la guerre froide signifia la possibilité d’une unification du continent. Les élargissements de 2004 et 2007 arrimèrent l’ex-Europe de l’Est à l’Union européenne. Il est à noter que ces élargissements ont souvent été accompagnés, sinon précédés, par ceux de l’OTAN. En effet, pour les ex-républiques soviétiques et les ex-démocraties populaires, l’organisation atlantique apparaissait comme la meilleure garantie contre l’ancienne puissance tutélaire russe.

Du point de vue occidental, on peut résumer les deux décennies 1990-2000 en trois mots : transition (des ex-démocraties populaires vers l’économie de marché et la démocratie), unification (de l’Europe au sein de l’UE à la suite des élargissements des années 2000) et américanisation (du continent à travers l’OTAN dont la France réintègre d’ailleurs le commandement intégré en 2009 sans contrepartie, le tout dans un contexte de mondialisation alors pilotée par Washington).

Côté russe, l’évolution tient du symétrique inverse. Amputée de ses anciennes républiques, baltiques, orientales, caucasiennes et centrasiatiques, la Russie a traversé les années 1990 avec le sentiment d’un déclin dont la démographie a été un témoin patent. Vladimir Poutine avait d’ailleurs qualifié en 2005 la chute de l’URSS de « plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle » et de « désintégration de la Russie historique ». A ses yeux, les années 1990 et 2000 ont été caractérisées par trois maux : humiliation[2] (liée à la disparition de l’URSS), amputation (avec l’indépendance d’ex-territoires soviétiques) et sentiment d’insécurité (avec la fin du glacis protecteur des démocraties populaires et l’extension de l’OTAN aux portes-mêmes du monde russe).

Il est important de garder pour nos occidentaux de garder présent à l’esprit cette perception russe pour comprendre la guerre actuelle et ne pas la regarder avec nos seuls prismes de vue. Cette perception russe repose certes en partie sur des éléments obsessionnels et largement manipulés par Poutine mais qui sont tout à la fois partagés et subis par une forte proportion de la classe moyenne et populaire russe qui ne dispose que des canaux d’information officiels. L’idée répandue à l’Occident que les citoyens russes vont faire pression sur Poutine à cause des sanctions occidentales pour faire cesser les combats relève dans ce contexte d’une certaine naïveté, à tout le moins à court terme. La guerre est aussi devenue une guerre de perception, dans laquelle une dictature a plus d’impact à court terme.

Poutine a d’abord cherché à composer avec l’Occident lors de ses deux premiers mandats. Il s’est ensuite enfermé depuis une dizaine d’année dans des convictions nationalistes, conservatrices, religieuses voire mystiques, et surtout expansionnistes. Son idée de restauration de l’empire russe alliée à la conviction d’une faiblesse, voire d’une décadence de l’Occident sont les deux piliers de sa politique extérieure qu’on peut lire comme une revanche historique à l’encontre de l’ordre qui s’est instauré en Europe. Il s’est employé ces dernières années à jouer sur la division des européens, alimenter les partis nationalistes, intervenir dans les processus électoraux et occuper opportunément des théâtres militaires comme en Syrie, Lybie, Mali, etc.

Il n’est pas certain qu’il veuille se contenter d’une partie seulement de l’Ukraine. La Moldavie comme les Pays Baltes ont des raisons de s’inquiéter, et la détermination des membres de l’Otan devra à cet égard être totale pour contrer cette volonté d’expansionnisme russe vers l’Ouest. Notons aussi que le rationnel stratégique russe est de faire main basse sur les ressources céréalières et minières ukrainiennes, de contrôler la mer Noire et partant de là, une partie de la Méditerranée.

La longue pratique d’un pouvoir solitaire et son repli sur un entourage à sa botte l’ont renforcé dans cet aveuglement et fait certainement sous-estimer la vigueur de la réaction occidentale. Les sanctions occidentales affectent en effet profondément l’économie russe qui glisse dans une profonde dépression[3]. L’ampleur des sanctions comme des pertes humaines liées à la résistance ukrainienne le conduisent à renforcer une politique intérieure répressive comme aux heures les plus sombres de l’ancienne union soviétique et à développer un « narratif » hallucinant[4]. Faut-il craindre dans ce contexte des mesures de rétorsion fortes des Russes envers l’Occident, des attaques cybernétiques ou des actes encore plus inquiétants comme les menaces nucléaires le laissent entrevoir ? Poutine pourrait-il aller jusqu’à l’emploi d’armes chimiques ou bactériologiques ? Le pire n’est jamais certain mais le simple fait que ce risque ne puisse être totalement écarté accroît les tensions.

En attendant l’armée russe écrase sans retenue les villes ukrainiennes sous un tapis de bombes et déploie à côté de ses troupes régulières des mercenaires tchétchènes et syriens aux méthodes sanglantes. La situation est catastrophique sur le plan humanitaire dans plusieurs villes assiégées où la population est prise au piège et où des crimes de guerre sont documentés. La résistance ukrainienne semble déterminée, et la bataille décisive de Kiev et d’Odessa risque d’être longue et sanglante. Jusqu’où Poutine pourra-t-il aller dans cette guerre qui détruit l’Ukraine et met sa propre économie à genoux ? jusqu’où a -t-il envie d’aller pour être en position de force dans une négociation éventuelle à venir ? Il a pour l’instant toutes les cartes en main, sachant que l’Otan ne s’engagera pas militairement.  L’heure de la négociation et du compromis ne semble pas encore être venue et ce conflit peut très bien durer au-delà de l’été prochain.

Les conséquences déjà perceptibles de cette guerre en Occident

  • Les réfugiés

Le nombre de réfugiés ayant fui l’Ukraine a dépassé les 2,7 millions, selon le Haut-commissariat aux réfugiés, auxquels il faut ajouter 2 millions de déplacés à l’intérieur de l’Ukraine. La Pologne à elle seule a accueilli de l’ordre de 1,6 millions de réfugiés. J. BORREL, Haut représentant de l’Union européenne pour les affaires étrangères, estime que l’Union européenne devait se préparer à accueillir cinq millions de réfugiés ukrainiens cherchant à fuir la guerre. A noter que ces chiffres sont basés sur l’hypothèse que la guerre reste dans la moitié orientale de l’Ukraine ce qui n’est pas certain. Malgré les difficultés, cette première vague de réfugiés a pu être absorbée par les pays limitrophes jusqu’à présent sans beaucoup de pertes humaines. Il est à craindre cependant que les capacités d’accueil et hospitalières de ces pays soient en voie de saturation alors même que le flux de réfugiés et de blessés ne cesse de gonfler et que la situation se dégrade.

Une partie de ces réfugiés cherchera sûrement à rester dans un premier temps dans les pays limitrophes, avec l’espoir de pouvoir retourner un jour en Ukraine. Mais l’Europe occidentale doit se préparer à accueillir durablement un nombre important de personnes, dont 100 000 pour la France dans une première estimation qui pourrait être revue à la hausse.   

  • Les marchés énergétiques et de matières premières

Le baril de brent est passé de l’ordre de 40 $ il y a quelques mois à 128 $ à la bourse de Londres ces derniers jours pour redescendre à environ 110 actuellement, soit un prix de l’essence dépassant les 2,10 € par litre. Le baril de brut avait déjà atteint momentanément 150 dollars en 2007 et on avait constaté un net ralentissement économique dû au fait que des acteurs économiques décidaient d’arrêter leurs activités car leurs marges étaient négatives. Cette raréfaction de l’offre affecte en retour les prix et stimule mécaniquement l’inflation.

Cette situation de cours élevé du brut risque de se prolonger durant plusieurs mois, le temps que les Iraniens reviennent sur le marché (en cas de signature d’un accord sur le nucléaire qui semble imminent), que les pays du Golfe intensifient leur production et que l’embargo américain sur le pétrole vénézuélien soit levé. Il est à noter que les cours actuels du pétrole intègrent déjà les décisions de l’embargo américain et anglais sur les importations de brut russe mais ils n’intègrent pas des mesures de rétorsions éventuelles de la part des Russes. L’instabilité risque ainsi d’être de mise sur les cours du pétrole dans les mois à venir, avec un niveau de prix élevé en 2022 (aux alentours de 100$/baril).

L’importance de ce choc pétrolier est comparable selon les experts à celui de 1973 qui avait provoqué une forte inflation et un renchérissement du coût du crédit, alourdissant les coûts de refinancement des entreprises mais aussi de l’Etat Français. L’inflation allègerait certes mécaniquement le poids de la dette si celle-ci restait constante, puisque le PIB augmente arithmétiquement pour une dette fixe, or la dette de la France augmente sans cesse, et la pandémie l’a vu grimper à 120 % du PIB. Un pourcent de taux d’intérêt en plus augmente la charge de la dette française d’environ 30 Milliards € par année !

Le prix du gaz a lui augmenté de 70 % en l’espace d’une semaine. La question n’est pas tant celle de l’hiver actuel mais du prochain, car il faut remplir les réservoirs de gaz d’ici l’automne. Si le prix se maintenait à ce niveau ou si les Russes fermaient même partiellement leur robinet, cela conduirait à une situation inédite car pour intensifier la production et le transport de gaz liquéfié venant d’ailleurs, les investissements nécessaires prennent au-moins 1 à 2 ans…

L’Europe dépend en gros de 40 % du gaz russe. La situation de la France est de ce point de vue moins difficile que celle des autres pays européens car elle ne dépend du gaz russe que pour 17 % de ses approvisionnements, alors que c’est de l’ordre de 60 % pour l’Allemagne et de 97 % pour la Finlande.

B. Lemaire a annoncé vouloir consacrer 22 milliards d’euros pour compenser partiellement la flambée des cours de l’énergie. Le gel des prix du gaz devrait coûter de l’ordre de 10 Mrd € en 2022 pour 1,2 Mrd € budgétés, celui de l’électricité a déjà coûté 8 Mrd€. Il est certain que les 22 Mrd€ ne seront pas suffisants et E. Macron a demandé à J Castex la mise en place d’un plan de résilience économique. Mais Lemaire a aussi prévenu que le « quoi qu’il en coûte ne pourra pas être poursuivi » et la crise à venir affectera le pouvoir d’achat de chacun.

La mise au point d’un deuxième plan de soutien européen financé par la dette européenne collective voulu par Macron pourrait ainsi voir le jour. Mais il mettra aussi plus d’un an à se mettre en place. Rappelons que le plan préalable de 750 Mrd€ décidé lors de la pandémie en 2020 n’a vu le déblocage d’une partie des fonds qu’à partir de l’automne 2021 (à hauteur du 1/10ème du total pour l’instant). Et ce plan ne servira pas à contrer les effets économiques de la crise à court terme mais devrait être consacré aux investissements structurels pour réduire l’indépendance énergétique et alimentaire de l’Europe, doper les économies et les programmes militaires, etc. Il servira sûrement aussi à compenser les frais engagés par les pays d’accueil limitrophes de l’Ukraine pour y fixer le maximum de réfugiés.

Le prix des céréales est un autre sujet de préoccupation et de répercussions internationales du conflit. En effet, la Russie est le premier exportateur mondial de blé et l’Ukraine, le 5ème. Ensemble les deux pays représentent plus du tiers des exportations du mondiales de blé. Les pays du pourtour méditerranéen et d‘Afrique dépendent fortement de ces exportations. Au-delà de la question du prix, se posera la question des volumes du fait de la non mise en culture de ces céréales en Ukraine, et de possibles ruptures d’approvisionnement et de tensions sociales dans certains pays.  

  • L’inflation

Au quatrième trimestre 2021, l’économie française avait poursuivi sa reprise, dépassant de 1 % son niveau de fin 2019. En moyenne, le PIB français a rebondi de 7 % en 2021, après – 8 % en 2020. Les perspectives semblaient prometteuses fin 2021 mais le variant Omicron puis l’invasion de l’Ukraine ont vite noirci l’horizon. La Banque Centrale Européenne a publié le 10 Mars sa prévision d’inflation à 5,1 % sur la zone euro en 2022 et alerté sur le fait que cette estimation en moyenne annuelle n’excluait pas des pics momentanés nettement plus élevés. On mesure l’amputation du pouvoir d’achat qu’une inflation à 5% représente tant pour les actifs que pour les retraités, sachant que les revalorisations de salaires et de pensions peinent à suivre. On verra aussi si les tensions sociales du type gilets jaunes vont se réactiver. En effet, cette évolution de l’inflation devrait toucher plus fortement les couches populaires (Cf essence, fioul, électricité, céréales et produits alimentaires) et marquer un accroissement de l’appauvrissement sur les 2 à 3 années à venir en France.

 Un nouvel ordre mondial

Cette guerre s’inscrit aussi dans un conflit plus vaste, pour l’instant uniquement économique, entre les Etats-Unis et la Chine. Le soutien sans ambiguïté de la Chine à la Russie, malgré des circonvolutions usuelles rebat les cartes et la Chine devrait en sortir renforcée car elle aura un voisin russe affaibli et prêt à lui exporter à des prix avantageux son pétrole, son gaz et les matières premières. Les Etats-Unis qui voulaient se concentrer sur leur rival chinois vont devoir se maintenir sur deux fronts et à renforcer leur budget de la défense[5]. Ce nouvel ordre mondial qui se dessine voit donc se renforcer un bloc sino-soviétique aux pratiques de pouvoir autoritaires. L’Inde qui s’est abstenue lors du vote sanction aux Nations Unies a bien intégré cette nouvelle donne, de même que certains pays du golfe malgré de fortes pressions américaines. L’Europe de son côté va devoir subir les conséquences économiques de cette nouvelle crise alors qu’elle peine à sortir de la pandémie, absorber les réfugiés, investir massivement pour diminuer sa dépendance énergétique face à la Russie et se réarmer. Elle doit aussi se définir une « nouvelle grammaire stratégique », renforcer sa capacité de décision tout en renouvelant son modèle de représentation démocratique. L’issue est ici incertaine, et l’Europe peut tout aussi bien glisser dans une spirale dépressive ou affirmer son unité et son poids relatif, tout en étant consciente que le barycentre du monde s’est déplacé vers l’Extrême Orient.

Sur le plan des valeurs, cette guerre parachève le clivage entre deux conceptions opposées : l’une de nature démocratique dont on voit la difficulté pour se renouveler et se maintenir, l’autre de nature autoritaire qui ne cesse de s’affirmer et de se renforcer par tous les moyens, y compris technologiques.  Quelle en seront les conséquences en termes de gouvernance du monde, de rapports entre les nations et de prises en compte d’autres priorités, notamment environnementales ?  Quelle conception du progrès et du développement de l’homme prévaudra ? Ces questions sont plus actuelles que jamais. Une chose est sûre, nous venons de quitter la rive des certitudes et de la tranquillité.

Gérard Roth, 13 mars 2022.


[1] Cette question de la saturation cognitive mériterait un développement car nous vivons depuis deux ans dans une « infobésité » et une crise permanente dont les effets sur la psyché sont multiples.

[2] Il est tentant ici de faire un parallèle entre le sentiment d’humiliation ressenti par l’Allemagne après l’Armistice de 1918 et à la dynamique engendrée qui avait favorisé l’arrivée de Hitler au pouvoir.

[3] Le rouble a perdu plus de 75 % de sa valeur depuis le 24 février, le PIB russe pourrait chuter de 35 % au deuxième semestre selon JP Morgan, les entreprises étrangères quittent la Russie les unes après les autres, Moscou est au bord du défaut de paiement du fait du blocage de ses réserves et des rétorsions sur Swift.

[4] Le pouvoir russe justifie l’invasion par la dénazification et la prévention d’un génocide ainsi que par le besoin de détruire de soi-disant laboratoires financés par les Américains développant des armes chimiques à Kiev !…

[5] Le budget de la défense américaine ratifié par Biden fin 2021 est de 768 Mrd$, soit une croissance de 2,7 %. Celui de la Chine est de 230 Mrd$, en croissance de 7,1 %. Celui de la France est de 41 Mrd€ en 2022. 

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