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Leadership et gouvernance, ce que nous apprend Machiavel

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Une tentative d’application des thèses du Prince au domaine du leadership en entreprise

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C’est en des temps de grande instabilité politique dans les Etats italiens que Nicolas Machiavel (1469-1527) écrit son traité Le Prince, qu’il adresse à Laurent II de Médicis pour son usage privé. Fort de sa longue expérience du pouvoir en tant que diplomate, le philosophe y conseille le souverain sur la manière de conserver le pouvoir et l’intégrité de l’Etat.

Mais la pensée de Machiavel porte bien au delà du champ politique. En particulier, l’analyse qu’il propose des défis auxquels sont confrontés les souverains semble plus que jamais pertinente pour comprendre les problèmes rencontrés de nos jours par les dirigeants d’entreprises. Dans un monde où le changement est permanent, audace et innovation sont, pour lui, les maîtres-mots de la réussite.

Pour Machiavel, le défi principal que rencontre tout dirigeant est l’évolution extrêmement rapide et imprévisible des circonstances extérieures. L’action du dirigeant se déploie dans un contexte de changement perpétuel : dissensions internes, invasions extérieures ou complots pour l’homme d’Etat du XVIème siècle, transformations économiques, sociales, technologiques, environnementales et bien d’autres encore pour le dirigeant d’entreprise du XXIème siècle. De toutes ces inflexions de la fortune le leader n’est pas à l’origine, ni, par conséquent, aux commandes. Mais il a, de son côté, des objectifs à atteindre, des intérêts à faire valoir. A sa charge donc de composer avec l’imprévisible, s’il veut maintenir son cap et imposer sa vision.

D’où vient que face à ces évolutions permanentes les dirigeants sont habituellement si démunis ? C’est, nous dirait Machiavel, qu’ils sont incapables de s’adapter, parce qu’ils ne comprennent pas le changement. En général, les dirigeants sont tentés de se fier à leurs habitudes et à la connaissance de leur domaine pour faire face à la nouveauté. Ils vont adopter un certain comportement, une méthode de travail qu’ils jugent bonne en fonction de ce qu’ils ont compris des règles du jeu, et vont la conserver et l’appliquer tout au long de leur vie. Or rien ne dit qu’un comportement gagnant le sera toujours.

L’erreur consiste à croire que le monde évolue sans modifier en profondeur les coordonnées générales de notre action. Nous savons que tout peut arriver, mais nous croyons également – un peu comme dans une partie d’échecs – que quelle que soit la tournure du jeu, les règles de celui-ci resteront globalement les mêmes. Or c’est exactement le contraire qu’on observe dans la réalité : un évènement inattendu peut, tout à coup, bouleverser toutes les règles. Pour y faire face, le dirigeant ne peut plus se reposer sur l’existant. Il doit donc revoir sa perspective de fond en comble, ce qui suppose d’être en apprentissage permanent – à l’opposé d’une conception qui voudrait qu’on apprenne son métier une fois pour toutes, et qu’on passe le restant de sa vie à le mettre en pratique tel qu’on l’a appris.

Savoir se réinventer, telle serait donc la clé de la réussite. Car il n’y a pas de comportement ou de méthode gagnante « en soi ». Ce qui compte, c’est l’adaptation de notre manière d’agir aux circonstances toujours changeantes. Certaines situations exigent de la prudence, d’autres de l’audace, et ainsi de suite. Deux individus peuvent très bien se comporter de la même façon et l’un va réussir et l’autre échouer, ou au contraire agir de manières très différentes et réussir tous les deux, simplement parce qu’ils se trouvent accordés, chacun de leur côté, aux circonstances qui sont les leurs. L’essentiel est donc de ne pas s’enfermer dans une manière de faire unique qui se fige en habitude.

Parmi les deux grands types de caractère qu’oppose Machiavel – l’audace et la prudence – le premier est donc finalement à privilégier. Car si la prudence peut se révéler gagnante dans certaines situations, l’audace est, de manière générale, plus propice à l’improvisation et à la créativité. Le dirigeant audacieux saura donc plus facilement rompre avec l’héritage des actions et des succès passés pour se réinventer en fonction de chaque nouvelle donne.

Faut-il en conclure que l’expérience du dirigeant n’a aucune valeur ? Non, bien au contraire, à condition néanmoins d’en faire un bon usage. En effet, l’expérience ne doit pas nous amener à répéter dans le présent les mêmes gestes qui ont marché par le passé. Mais elle doit nous permettre, par la connaissance des ruptures passées, de mieux saisir l’ampleur et la portée des ruptures présentes, et par l’exemple des réactions innovantes qui nous ont déjà tirés d’affaire, de mieux nous réinventer dans le présent. C’est pour cette raison que Machiavel recommande aux princes l’étude de l’histoire, qui doit servir non à imiter les actions des grands hommes du passé, mais à s’inspirer de leur audace face à l’imprévu.

Un dernier conseil que nous pourrions tirer du philosophe serait sans doute de préférer le travail en groupe pour la résolution d’un problème. En effet, la concertation des points de vue est bien plus favorable à l’émergence de solutions innovantes, non seulement parce que la chance de trouver une solution est multipliée par le nombre de personnes qui se concertent, mais parce que, chacun ayant naturellement tendance à s’enfermer dans ses habitudes, la confrontation avec l’autre sera l’occasion de se remettre en cause et de stimuler la créativité de chacun.

Félix ZOURABiCHVILI, le 5 Décembre 2016

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